Histoire, géographie et métaphore du rivage

rivageJ’aime bien cette définition “géographique” du domaine qui se nomme “l’histoire du temps présent”, lue dans un compte-rendu d’ouvrage sur NonFiction.fr, sous la plume de David Valence :

Un pays étrange, mince bande de terre qui ne cesse de gagner de la superficie sur la mer et voit au contraire ses frontières terrestres rongées progressivement par un voisin plus puissant : c’est ainsi que l’histoire du temps présent s’inscrit sur la carte de la science historique. Les bornes en ont été posées par René Rémond. En amont, cette histoire se définit comme celle d’un temps dont la plupart des protagonistes sont encore vivants. La Seconde Guerre mondiale, la Libération et les débuts de la IVème République ne s’inscrivent ainsi plus dans les limites du temps présent. Leur annexion par « l’histoire contemporaine » semble définitive. En aval, l’histoire du temps présent conquiert des terres sur l’océan noir et confus de l’immédiat ou du très proche. Elle procède par poldérisation , l’efficacité de cette stratégie hollandaise demeurant suspendue à l’accès aux archives –orales ou écrites.

Or, une certaine conception de la géographie humaine assigne à cette discipline à peu près le même domaine, comme je l’avais souligné en employant la métaphore de la marée, mais renversée et partielle, en commentant (§10) la contribution du géographe Guy Burgel à L’histoire de l’Europe urbaine dirigée par Jean-Luc Pinol. J’écrivais :

On peut s’interroger sur le choix de confier à un géographe la rédaction du livre sur l’histoire urbaine contemporaine. Pour Lucien Febvre et plus généralement pour l’Ecole des Annales, en effet, le géographe était l’homme du temps long et des structures. N’est-il pas alors paradoxal qu’il revienne à un géographe d’écrire sur la période temporelle la plus limitée, celle aussi de mutations parmi les plus spectaculaires : attitude inverse, mais finalement la plus répandue, qui fait du géographe l’historien de l’extrême présent, sur la crête du temps, face à l’avenir indéchiffrable. Situation inconfortable où la profusion des sources a pour corollaire l’incertitude des paradigmes explicatifs. Il en résulte une posture assez différente du reste de l’ouvrage, centrée sur “une histoire de l’urbanisation contemporaine de l’Europe plus que [sur] une histoire des villes” (t.2, p.563). Le style argumentatif fait une moindre part aux exemples les plus concrets, aux figures individuelles ou aux monographies d’institutions qui donnent vie au récit historique, pour privilégier l’analyse plus structurelle, plus surplombante en tout cas. Au même moment, des historiens s’emparent, en ouvrant les dossiers d’archives, de l’histoire urbaine contemporaine. On doit se demander si cette différence de style renvoie à un partage des tâches où le territoire des géographes ne cesserait de se dérober sous leurs pieds, érodé par le flux montant devant lequel il leur faudrait courir. En un sens, G. Burgel s’était montré plus historien qu’il ne l’est ici en faisant la géographie d’Athènes.

L’obsession, voire la dictature, du temps présent dans l’écriture géographique est-elle une contrainte implicitement imposée par la demande sociale, un lectorat qui attendrait de la géographie un premier décryptage du temps présent? Ou un effet du partage disciplinaire, plus précisément entre les disciplines,  et dont on pourrait faire l’hypothèse qu’il a à voir avec les méthodes légitimes – la géographie devant aller à l’archive humaine – ou aux traces du passé dans la nature – pour tenir légitimement un discours sur le passé ? (Voir l’appel à contribution sur Géographie et données anciennes de Nicolas Jacob pour Géocarrefour)

Ces questions impromptues s’inscrivent dans le cadre d’une réflexion entamée  dans le groupe Médiagéo dirigée par Isabelle Lefort.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Eric Verdeil (25 novembre 2009). Histoire, géographie et métaphore du rivage. Rumor. Consulté le 15 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/ttty


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